Aux abords des villages, un peu à l'écart, on aperçoit parfois de grands blocs de pierre esseulés : toitures rouge terne et gris moussu, massives, ce sont des métaieries
d'origine très ancienne. Celle où nous avions trouvé à louer trois chambres cet été-là se trouvait au lieu-dit Les Bordes, à une demi-heure de marche du Châtelard - le "chef-lieu" -. Groupant en U
plusieurs bâtiments allongés autour d'une cour close, on n'imaginerait pas ces fermes autrement qu'environnées d'un halo d'aboiements dont résonnait le couvert des grands hêtres abritant leur
poterne (flanquée de deux bornes côniques, en granit, qu'ont griffées des siècles d'étincelles arrachées aux moyeux d'acier des chars), aboiements qui font frissonner même les trembles de l'allée
d'approche et parfois s'entremêlent, selon les sautes d'humour et voltes de la brise, à l'enrouement chuintant d'une vieille roue de moulin de deux mètres cinquante de diamètre, avec des rayons de
châtaignier embarrassés de plantes d'eau et un pourtour de godets passablement pourris du haut desquels, fil d'argent limpide au rouet, dévide en vain certain ruisseau empaleur de nénuphars, de
nuées joufflues et de clartés errantes, enjambeur d'espace promis comme tous ses pareils à se fondre un beau jour dans la mer.
Et ces aboiements, qu'au ciel clouait parfois le bec du pivert, sont des souvenirs-dogues, invisiblement enchaînés, qui cherchent à mordre le vent : on les voit ainsi, guêpes rageuses
et sans cesse au carreau, doigts cognants qui ne savent rien du désespoir et ne se résigneront pas, et reviennent heurter les espace enfeuil-lés, ou transparents, du paysage, on les voit buter
indéfiniment contre l'immatérielle paroi par quoi le présent les tient à distance.
Non moins chiens, le voyageur et l'exilé : et qui vont contourner du plus loin qu'il en verront pointer le coq ces hameaux dont les heures, tantôt verdies par les poireaux que le printemps, forçant
impunément les hexagones arachnéens du treillage, extirpe aux bourses d'un gras terreau potager, tantôt distantes et bleues, et dorées par l'automne en ces forêts d'après-midi qui, dans leurs
clairières ponctuées de crocus suscités par l'appel monotone et tiède du coucou, fleurent l'herbe et la girolle, hameaux dont les heures, disais-je, sont encore si insidieusement imprégnées
d'enfance qu'on a le sentiment de les avoir rêvées, oui, voici qu'ils contourneront désormais, esquiveront, comme tel narrateur durement éprouvé d'avoir jadis quitté ces rivages, y aborde à nouveau
sans que ce soit de pied ferme, mais plutôt l'esprit ailleurs, l'âme en partie absente, embrouillée désormais et portée au regret, toujours orientée vers le large qui épanouit dans notre dos, non
moins impondérables que pourraient l'être les ailes de la liberté, ces cris des mouettes mélancoliques, de loin en loin frappées de nostalgie et tombant vers la mer puis, au ras de la vague,
revolant, reprenant essor dans la belle ambiance de l'ozone, sous la gifle tonique du sel et de l'embrun, jusqu'à ces plages d'azur et de palmes, jonchées d'immortelles, où ressassent, ainsi que
bêtes tristes mais obstinées à piétiner leur reflet, des blancheurs que nous savons avoir abandonnées pour toujours...
Sait-on bien alors ce que l'on attend, si ce n'est, écrivant, oublier qu'on écrit, qu'on écrit seulement ? Sait-on ce qui se présentera : peut-être la révélation de ce que l'on avait
renoncé de soi-même ? Ou la vraie vie comme une porte brusquement béante, au-milieu des orties de l'insomnie ? Peut-être enfin le sommeil ! Brûlant d'alcool et de larmes, le sommeil dans la luzerne
noire, un grand sommeil plein de loups et de trognes sanglantes, de proximités effleurantes, douloureuses méduses pour le nageur alourdi qui sent figer et s'épaissir autour de lui un flot sombre et
pâteux, une lave de Styx : ce dans quoi l'on a retrouvé pétrifiés, mettons, les gens de Pompéï, engoncés de songes et scories, et de fresques admirables aux tons sourds à cause de toute cette
couche de cendre et de temps qu'il leur a fallu traverser pour nous parvenir. Solitude, irradie ton crépuscule de phare éteint ! L'aiguiseur du faubourg et sa flûte de pan aiguë, le vitrier qui
tour à tour criait d'ombre ou de clarté vers les façades : solitude, solitude, le regard perdu sur l'aile des pigeons, par la lucarne, dont l'ovale enserrait tous les toits de la ville ! L'effraie
blanche guettera par les fentes de son domino vénitien : son cri de bois cassé quand brusquement elle s'élance, bouge un plumage velouté juste avant que la nuit ne jette, à travers le ciel noir,
deux poignées d'osselets étincelants ! Craque, craque, Solitude, à la façon de ces chênes masqués d'écorce à trous, si ridés que leurs racines cèdent une à une, et qu'ils finiront par terre, de
tout leur long couchés comme ces carènes au littoral drossées par les tempêtes, la poupe démantibulée, proue dressée en un enchevêtrement d'étrave, vaigres et varangues éclatées, espars, filins
inextricables ! "Tu dors, Achille, et tu m'oublies... Et c'est en moi, non un vivant, mais un défunt que tu négliges : j'erre en vain dans les hauts de la résidence d'Hadès aux larges portes !" Or
le dormeur tendit les mains sans rien saisir, et l'âme pâlichonne, sous forme de fumée s'enfuit avec des cris plaintifs... Fugace comme les méandres de cette contrée homérique qui, dans ma prime
jeunesse, fut pays d'avant tout pays, et que l'occident ne pourra jamais, jamais réintégrer !
Liées du ciment de l'imaginaire, les pierres aboyeuses de la mémoire font les prisons les moins voyantes ; rarement, les plus douces ; toujours, les plus étanches : si le temps des
Bordes est celui de l'écriture, ce qui s'y ouvre, ce qui soudain en élargit le silence - le convertit en un site - est l'écho, plus ou moins long à s'éteindre, de lourds vantaux qui dans un
terrible et profond soupir se sont à jamais fermés...