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Les longs poèmes ?

 

 

Autour du poème long

 

 

L'histoire poétique de l'Europe, d'un côté par les Grecs (par Ho­mère) de l'autre par la Bible, infusée de thèmes et de procédés an­té­­­­rieurs issus du Proche-Orient et de l'Inde, n'est pas origi­nellement ten­­tée, comme c'est une des tendances de la poésie Chinoise et de ses ra­­mifications Coréennes ou Japonaises, par le laconisme; il faut re­mar­­­­­­­quer aussitôt, d'ailleurs, que les moyens écrits d'une langue tel­­le que le Chinois, la disposition-juxtaposition dans l'espace des unités-idéogrammatiques par surfaces - dans les cases d'un invisible échi­quier calligraphique - et non par li­gnes, peut engendrer (approximati­vement comme lorsqu'un lit "un carré magique") pour un même énoncé court des effets de sens mul­tiples, par proximité et con­ta­­mination: lecture diagonale (quatre possibilités), hori­zontale (qua­tre possibi­lités), verticale (la possibilité normale, et trois au­tres), ce qui  permet douze lectures dif­férentes mais consanguines d'un seul poème  et donc inscrit éventuellement dans chaque poème chinois douze struc­tures signi­fi­­antes différentes qui font que le poème est virtu­ellement douze fois plus long qu'il en a l'air... Ce phénomène engendre sur le plan des moyens poétiques certaines con­sé­­quences tout à fait analogues à celles dont je vais parler plus loin à propos du poème long de notre propre littérature poétique.

J'ouvre une seconde parenthèse au sujet du laconisme et de l'ellip­se: le mot de laconisme, avec son allusion à Sparte, indique en soi que les énoncés elliptiques sont liés à une tension, à une violence, à une économie militaires. Chez nous, on peut remarquer que le mode im­pératif se caractérise avant tout par l'ellipse du sujet: comme si la force de l'ordre donné reposait sur le fait qu'il n'est pas même nécessaire de mentionner qui devra être l'actant. De même, l'extrême concision des haïkaïs japonais n'est pas sans relations avec une so­ciété militaire fortement structurée, qui ne coïnciderait qu'illusoi­rement avec les structures féodales de notre Moyen-Age. Dans le monde latin, la concision est également prônée par un état d'esprit militai­re: brièveté dans la transmission des informations, commandement et hiérarchie. La concision, l'ellipse, sont donc les marques ambiguës à la fois des compétences culturelles que l'on attribue à l'interlocu­teur en ce qui concerne le décodage du message, et du pouvoir que l'on exerce sur lui puisque l'on estime qu'il n'est pas en droit de ne pas disposer de ces compétences, étant donné sa place hiérarchique. Il me semble ainsi très clair que les ambitions de laconisme dans le domaine littéraire en général et poétique en particulier, sont la marque d'une mentalité que je dirai foncièrement "fasciste" en définissant cette notion du "fascisme" comme le fait de "contraindre quelqu'un par coercition directe à accomplir un acte qu'il n'a pas choisi ni accepté et n'est (donc) pas libre de ne pas exé­cuter." Ma suspicion s'éveille par conséquent immédiatement lorsque je lis des oeuvres de poètes qui prétendent à l'ellipse et à la concision: il y a en eux un adjudant qui sommeille, et la mentalité d'adjudant me semble à l'opposé de la manière de penser induite par l'ambition poétique: d'un côté il y a conformité avec l'ordre et les pouvoirs, conservatisme, de l'autre il y a subversion, transgression, dénonciation, révolte (notamment). "Po­è­te militaire" me semble une expression contradictoire en ses termes: et la fin de Trakl par exemple - de plus en plus bref, vers la fin de sa vie - me paraît être la fin nécessaire de tout poète embringué dans une structure militaire ou paramilitaire: s'il est logique avec lui-même, soit le poète rompt avec cette structure, soit il se tait d'une façon ou d'une autre.

Pour achever de déblayer le terrain, il resterait à examiner l'ex­ception que constituerait ce que j'appellerai "l'héra­cli­té­­ïsme", fort à l'honneur dans une certaine poésie contemporaine: l'el­lipse s'y trou­­­­­­ve tempérée, parfois même contrecarrée par le paradoxe. J'entends que le paradoxe dans le laconisme, est une manière de sub­version in­tro­duite au coeur même de l'ordre: aux tentations de "l'ad­ju­dantéïsme" s'opposent l'illimitation, l'insondabilité, de l'énoncé para­do­­xal. Il de­­­­­meure, de mon point de vue, que la poésie aphoristique vise à une vio­­lence, à une tentative d'emprise sur l'esprit du lecteur, qui est é­­vidente d'ailleurs dans le cas de proverbes et maximes à ambitions  mora­lisatrices: la stichomythie des poèmes dramatiques, dont certains vers sont passés en proverbes, surgit dans les moments du drame où deux forces, deux pouvoirs, s'affrontent à visage découvert. L'apho­risme moral, d'une certaine manière, est l'endroit de la littérature où un auteur moraliste se sent assez fort, en tant qu'individu, pour croiser le fer, la parole, directement avec la société.

Pourquoi ceci me semble-t-il, sauf quelques cas ambigus, globale­ment excéder, ou plutôt, ne pas concerner la poésie ? Parce que j'en reste à l'idée suivante: par nature, l'effet sinon l'objet, de la poé­sie, est de retremper les signifiés de la cité, ceux qui, encodés, sont les véhicules convenus, entérinés, homologués, conservés, à tra­vers lesquels s'exerce le pouvoir (po­li­tique, militaire, ou moral), de retremper ces signifiés qui, comme les conceptions qu'ils véhiculent implicitement (la glaciation d'une chute d'eau prend la forme de la chute!) se vident de sens par l'usure de l'habitude qui efface, fait disparaître (par affaiblissement et disparition de l'attention), de retremper ces signifiés, disais-je, dans l'instance d'une nouvelle si­gnifiance; de leur rendre le nouveauté, leur faculté d'apparition, d'em­­phanisis. La poésie ne "lutte" donc pas contre quoi que ce soit, même l'habitude, car lutter contre c'est maintenir l'objet contre lequel on lutte, la poésie est "ailleurs". N'est pas concernée. De ce point de vue par exemple, je me moque éperdument, poétiquement, que Kenneth White reproche à Walt Withman (dans un entretien récent avec J. Darras) son "hégélianisme". Dire que Withman serait hégélien parce que certains de ses poèmes peuvent concorder avec une lecture hégé­lien­ne, non seulement me semble douteux, mais simplement non pertinent en ce sens que la différence que je ferai entre le philosophique et le poétique est la différence qu'il y a entre un explorateur-aventurier et un cartographe. Même si les deux sont réunis dans la même personne, l'un est intéressé par l'avancée dans l'instant, le cheminement et la découverte, - le poète est celui qui ne saurait résister à la fasci­nation, au charme ("carmen") de l'instant présent - l'autre est intéressé à baliser et recenser le chemin parcouru, à en faire le bi­lan, à en tirer les conséquences; l'un avance, l'autre regarde par-dessus son épaule et évalue l'avancée. Autrement dit, l'un fabrique du la signifiant, tandis que l'autre transforme déjà ce signifiant en si­gnifié, c'est-à-dire prépare l'annexion des nouvelles terres par la so­­ciété, prépare la "récupération". Un poète quand il est poète, je veux dire au moment où il fait acte de poésie - ce qui implique un état où ne se peuvent constamment maintenir que les plus "doués" -, ne saurait donc être philosophe. Il peut, à la rigueur, employer la phi­losophie comme tremplin vers l'état nécessaire à la possibilité de po­ématiser, user de l'amour de la sagesse comme d'un moyen, au même ti­tre, que de n'importe quoi d'autre, mathématiques, sciences, musique, voyages, que sais-je, tout ce qui, selon la cuisine intérieure de cha­que poète provincial ou non, peut constituer un tremplin vers la poé­sie mais n'est pas poésie. Je dirais que le poète se meut dans un ins­tant plus originel que le philosophe, comme la pensée se meut dans un instant, dans un surgissement/jaillissement, plus originel que la ré­flexion. D'abord, sous l'effet du charme du présent, du désir disons, quelque chose jaillit, un sperme pensif, puis la réflexion philoso­phique s'en empare: ce qui nous est montré fort bien depuis les temps les plus reculés par tel ou tel philosophe, dont le plus exemplaire, quoique mal à la mode en ce mo­ment et décrié, reste Heidegger, qui mé­ri­te le respect pour son atti­tude explicite sur ce point, quelque hos­tilité qu'on ait envers lui par ailleurs. L'homme a commencé par poé­tiser, puis a philosophé: et je n'ai pas rencontré jusqu'à présent de démonstration du contraire qui résiste à l'examen, pas davantage qu'en aucun domaine je n'ai rencontré de création humaine qui soit le fruit d'une collectivité, et non d'une série de trouvailles indi­vi­­duelles (il est vrai, imbriquées parfois les unes dans les autres au point de faire illusion). La simple logique d'ailleurs nous confirme que l'on ne saurait évaluer, examiner une chose trouvée avant de l'avoir trou­vée. Le seul travail de l'esprit, qui peut du reste pour certains ne présenter aucun caractère de néces­sité, antérieur à la trouvaille est une philo­so­phie de l'ouverture, de la "mise en conditions de trouver", qui doit mener, non pas à trouver ce que l'on cherche, comme c'est le cas dans la non-poésie, mais à trouver ce que l'on ne cherchait pas , ce sur quoi l'on n'avait, ne saurait avoir eu, aucune idée préconçue.

Le terrain ainsi déblayé me permet de prétendre que dans nos civi­lisations, le raccourcissement de la forme poétique est issu de deux besoins inconscients: d'une part, au 19  siècle, le pressentiment d'un délaissement de la poésie (au profit de la science) a engendré un dé­sir de pouvoir des poètes, et comme on l'a vu, lorsque la poésie se four­voie dans l'envie du pouvoir, elle s'abrège et se concentre, comme pour obéir à la loi de physique qui dit qu'une force est d'autant plus pénétrante qu'elle s'exerce par l'intermédiaire d'une surface plus ré­duite, ce qui fait que lorsqu'on pèse quatre-vingt dix kilos et que l'on marche en godillots, on laisse moins de trous dans le plancher que l'une de nos compagnes dont les soixante kilos sont portés par des talons-aiguille. D'autre part la démocratisation à laquelle s'est mise à aspirer la poésie depuis la révolution française, a poussé les poè­tes à vouloir s'adresser à un public de moindre, ou de moins connue (d'eux), compétence linguistique, donc moins capable d'attention en­vers les énoncés linguistiques longs et complexes. Ainsi, cela me frap­pe que le grand mot d'ordre qui a mis, par une illusion étrange, Prévert au rang des poètes les plus populaires, soit l'exigence de "faire simple", "soyez clairs", "soyez faciles"; et que ce fait soit corroboré, dans le lieu du langage dont la ressource première est jus­tement les possibilités architecturales complexes, je veux dire la pro­se, par la fameuse histoire des "petites phrases courtes" avec Ca­mus pour modèle, contre Proust ou Céline.

Faire dans le "simple" et le "court", ce fut par conséquent une op­tion de la poésie au temps où elle croyait se procurer ainsi le moyen de conserver, ou conquérir un public qu'à mon avis elle était irréver­siblement en train de perdre pour des raisons tout à fait autres, et que les poètes tels que Verlaine ou Mallarmé, à l'aube de l'ère technologique, eus­sent été bien en peine d'apercevoir. Cette préoc­cu­pation-même de conquérir un public, affaire de pouvoir, est si je m'en m'en réfère à ce que j'ai dit plus haut en matière de poésie un non-sens. Sans compter que le mal venait d'une tout autre origine, à sa­voir principalement le passage définitif d'une vision du monde post-platonicien­ne en lutte avec l'aristotélisme, à une victoire irrécusa­ble de ce dernier, surtout grâce à la réflexion logique, dans la "personne" de ses en­fants majeurs : Science et la Technique.

Les impératifs de communication Scientifique et (surtout) Techni­que sont en effet la transposition des structures du pouvoir mili­taire dans le domaine du pouvoir sur le monde matériel. Le but pri­mordial est l'efficacité et la diminution des possibilités d'erreur dans la transmission des ordres, c'est-à-dire le relaiement du pouvoir cen­tral. Il s'agit, comme on dit vulgairement, "d'avoir le bras long", pour intervenir à distance, en plusieurs endroits à la fois, et que la main agissante ne prenne pas, ou ne dispose pas de marge d'initiative par rapport à la tête com­man­dante. Le langage technico-scientifique visera donc au "dénotatif pur", sauf peut-être en ses franges de recherche, où l'on voit les chercheurs, bien obligés, faire acte de création, c'est-à-dire de poésie, et inventer donc des concepts poétiques, parfois seulement dans leur résonance d'ailleurs, tels que les "attracteurs étranges" et autres "théorie des catastrophes", "particules de charme", etc... Ce qui indirectement explique pourquoi en fin de compte les chercheurs, -  poètes de science placés dans la position inconfortable de "devoir trou­­ver", alors même que pour créer et trouver il ne faut, ni "de­voir", ni "devoir trouver" cela que l'on cherche (car quand on trouve, c'est généralement autre chose que ce que l'on cherchait), ni seu­lement chercher à proprement parler, mais se mettre, comme on l'a vu, en disposition de trouvaille, et s'ar­mer de patience, - sont cor­dialement détestés par les pouvoirs qui les emploient, et qui sont in­capable d'imaginer que pour trouver, il peut être nécessaire de res­ter sans rien faire: d'où le reproche de fainéantise qu'on leur jette périodiquement à la figure, comme à Horace, à La Fontaine, et à tous les autres poètes, on le fit périodiquement depuis les siècles des siè­cles, ou plus exactement depuis que le poète a perdu son rôle so­cial/adjoint de prêtre-devin-prophète: un rôle qui, lui, était claire­ment compris par tous et permettait d'inclure dans la cité de la circulation des Signifiés et des Pouvoirs, sous son déguisement sacer­dotal, un poète qui en tant que tel est la négation ambulante de tout pouvoir des Pouvoirs et l'incarnation de la liberté, voire de l'irres­pect, à l'égard de tout signifié homologué, bref : fauteur d'in­ceti­tudes, de non-communication technique, et d'énoncés ambigus, sybil­lins ou pythiques.

Cependant, il faudrait tempérer cette analyse par l'influence sur la forme poétique originelle, c'est à dire longue, Odyssée, Kalevala, Baghavad-Gîta, Enéïde, - survivance d'une tradition longiforme dans un monde latin où déjà la brièveté d'Horace et le Tacitisme étaient en passe d'être à l'honneur -, de la réflexion critique de la poésie sur elle-même, amorcée depuis la Renaissance, et qui visait, sous l'emprise des survivances platoniciennes et indirectement de la fraction de la religion catholique soucieuse d'auto-épuration (Réforme, Luthéria­nis­me, Calvinisme, Jansénisme, etc...), à ce que l'abbé Brémond formu­la sous l'expression "poésie pure". En somme il s'agissait de débar­rasser le "poème long" de ce que l'on considérait comme des scories, et d'en conserver seulement les "morceaux de pure poésie". De la sor­te, il ne demeurait de Racine que "la fille de Minos et de Pasiphaé", par exemple. Et le modèle ainsi extrait, devenu bibelot d'inanité sonore par l'abolition du reste de l'oeuvre, engendrait à son extrême un Mallarmé tourmenté par l'impuissance de la poésie, par son "désas­tre obscur" et pris dans le paradoxe héraclitéen de vouloir res­sourcer les pouvoirs de la poésie par le laconisme et la concentration tout en sauvegardant l'échappa­toire de l'ellipse, du silence, et des superpo­sitions de connotations aboutissant à faire "neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées". Je ne m'explique pas autrement la fascination pour Edgar Poë : elle est la fascination d'une génération de poètes tour­­mentés par la désaffection où tombait la poésie après son triomphe lamartinien (Lamartine ne fut-il pas, même, politiquement élu), tentés par l'envie de structurer la poésie en hiérachie (on élisait un "Prince des Poètes" !) sur le modèle des sociétés "à pouvoir", et qui regardaient Poë comme un poète ayant trouvé une "technique poétique puis­sante", c'est-à-dire une recette infaillible pour fabriquer du po­ème : on connaît le célèbre texte sur la composition du "Corbeau". Le poète français qui ira le plus loin dans ce mythe de la "méthode poé-matique" sera évidemment Paul Valéry, qui est au croisement de Poë / vu par les français, et de Mallarmé Dans Autres Rhumbs, il se met lui-aussi en scè­ne en tant que poète "technique" puissant, lors­qu'il dévoile au pu­b­­lic comment, visant à la poésie pure (Oh, ce mot de "pur", issu de Mal­lar­mé, quelle fortune, dans les poèmes de Valéry !), il compose le vers "L'arbre rêve dans l'air d'être une source vive" !

 Illusion que cela bien entendu : si puissance de la poésie il y a, c'est de tout autre nature, dans l'échec et le ratage de la créa­tion radicalement impuissante à trouver ce qu'elle s'imagine chercher, en trouvant autre chose (quand elle "réussit") : comment par rapport aux critères de la cité, la poésie serait-elle autre chose que fai­bles­­se, voire folie, étant donné qu'elle détraque (et qu'elle est sus­ceptible de considérer à tout moment comme nuls et non-avenus) les dis­­cours "sensés", ceux véhiculant les informations des pouvoirs qui constituent le réseau responsable de la cohésion de la cité en tant que cité

 

 

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