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Jeudi 15 octobre 2009 4 15 /10 /Oct /2009 15:29
                       In vino, etc...     

                                                                             A O. Elytis

Pendant que d'autres sont hypnotisés
par Internet ou, leur téléphone soudé à l'oreille,
traitent gravement de valeurs, d'actions, d'obligations
sans grands rapports avec l'éthique,
toi, levant un canon de St Emilion à la santé
de la cantonade, au zinc du bistrot qui occupe
l'angle rue d'Avron-rue de Buzenval, distraitement
tu écoutes la rumeur joviale de conversations entrecroisées,
football, tiercé, Roland Garros, prix de l'Arc de Triomphe,
plaisanteries usées, gaieté de convenance. L'auvergnat
son torchon sur l'épaule, va et vient entre le bac
du rince-verres et les étages de bouteilles polychromes,
qu'un grand miroir dédouble dans son dos.

Du vin qui t'envahit s'épanche une vapeur de bizarre
tendresse envers les trognes qui sont là, pékins que l'on dit
" simples ", populo qu'on dit "borné ". Visages d'une belle
laideur, rubiconds, échauffés. Gestes incontrôlés, tranchants,
de grosses mains aux ongles noirs ou jaunis de tabac.
Postures un peu affaissées de ceux qui ont beaucoup
exécuté d'ordres brutaux et pour eux dépourvus de sens.

Ici, les solutions aux problèmes du jour, impôts, sécu, réformes
de l'Etat, justice, sont évidentes et faciles. C'est le royaume
du : " Il n'y a qu'à… ", du : " Moi, si j'étais (X), je sais bien
ce que je ferais… ", du : " Mais on voit bien qu'il n'y en a
que pour les riches… " De temps en temps, l'un ou l'autre
s'en va vers le fond, aux portes siglées de silhouettes :
à droite un homme, à gauche une femme (qui ressemble 
à la danseuse bleue des paquets de Gitanes). Tel autre encore
franchit la porte vitrée  - "Salut ! A la prochaine !..."  et sort.

Dehors, dans la clarté du seuil, il tangue. S'absorbe
à lécher un instant dans toute sa longueur
une roulée qui résiste à ses doigts tremblants.
Puis il l'allume pour la route. Quelque part dans l'une
des ruelles environnantes une porte l'attend, avec derrière
sa " bourgeoise ", d'humeur plus ou moins aigre - ou bien
la solitude exiguë et grise de son logis en désordre.
Il va soupirer, faire le dos rond peut-être, une fois passée
la  joyeuseté du vin. Il mangera, muet. Se couchera,
le temps de retrouver dans un lourd sommeil aviné
le goût d'affronter l'en-demain qui déchante...

Toi, rentrant chez toi pensif, tu te demandes où ceux
que les réussis - politiciens en costume coûteux, gagnants
du loto de la vie,  pimpants animateurs de la télévision -
d'un ton de condescendance inconsciente (ou d'hypocrite
apitoiement) appellent "ces gens-là "

                      puisent la force de continuer à vivre.

Par La Source - Communauté : vos poèmes
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