Lundi 26 octobre 2009
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A b h i j ñ a V
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La première fois, en chevreuil. Puis en faon, ensuite
en petit cheval, en libellule, de nouveau en chevreuil,
puis en chat ronronnant, en panthère, en tigre blanc,
en oiseau construisant son nid, en sphinx, en papillon,
en chatte aux yeux dorés, en déesse à six bras, encore
en jeune chevreuil ocellé, en loutre qui brisait des co-
quillages sur son ventre, puis, certes momentanément,
en Femme, tantôt colombe et tantôt crécerelle selon
la lune. Parfois temple de grès rouge couvert de rosée.
Ou source touffue d'où ruissellent les reflets de mille
univers étranges aux couleurs rêvées. Passant de l'une
à l'autre forme quelquefois en un éclair tandis que, le
regard intérieur orienté ainsi qu'une boussole sur
l'espèce de mandorle lumineuse qui l'enserre, je m'ef-
forçais de la suive à travers ses perpétuelles méta-
morphoses, Elle, Aïlenn, lin blanc et byssus brillant
qui m'enveloppe et me rattache au monde des vivants.
Il arrivait pourtant que sous ceux d'entre ses avatars
les plus puissamment ailés, Elle m'échappât tout à fait.
Comment suivre Pégase dans l'autre dimension ?
J'attendais alors, le regard confondu dans les nuées
ou dans les profondeurs du bleu (scrutant l'invisible
vasistas qui permet aux anges de sortir - ou d'entrer)
...mais sans anxiété - puisqu'Elle revenait toujours !
Par La Source
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Lundi 26 octobre 2009
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A b h i j ñ a VI
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Par elle j'appris à moissonner, balançant tel un léger épi
à la surface de l'esprit d'autrui, chaque pensée jusqu'alors
pour moi inaccessible et radicalement étrangère. Au début,
j'étais comme un petit enfant égaré dans la forêt vierge
qui perçoit, venus de partout à la fois, toutes sortes de cris
dépourvus de sens. Circuler dans la foule m'était devenu
insupportable. L'expérience me manquait : comment trier
entre ce qu'on veut bien et ce qu'on ne voudrait pas entendre ?
Tout m'arrivait en vrac, continuellement. Seul le sommeil,
quand il était bien épais et bien lourd, m'apportait un léger
répit. Le reste du temps, j'étais comme une radio branchée
sur tous les canaux à la fois, subissant un mélange d'idées
et de voix que rien ne pouvait arrêter et dont la confuse
rumeur, à force d'exiger de moi une attention proprement
harassante, m'infligeait des maux de tête qui duraient
en général plusieurs semaines et me rendaient inapte
à quelque étude que ce soit. Enfin, prenant les choses
par un bout, et ma propre pensée par son tranchant
le plus critique, j'ai entrepris de débroussailler la forêt.
Pour commencer, sous la dictée, j'écrivais les bribes
de phrases que j'étais parvenu un instant à saisir. Puis
je gardais ce qui semblait avoir un peu de sens. Enfin,
j'ai réussi à dérouler tel ou tel fil de l'écheveau sans le
casser, à l'instar de mes aïeux dévidant les cocons de soie.
Aujourd'hui, j'arrive même à mettre à nu des vers vivants.
Par La Source
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Lundi 26 octobre 2009
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A b h i j ñ a VII
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Cet oiseau, un martinet, fut antérieurement
maçon. (Dans le même logis, revenant
chaque jour respirer le fond d'un vieux flacon,
les dernières gouttes du parfum de la morte.)
Cet enfant au regard vaincu était un setter
à poil clair. (Dans un moment tragique,
et qu'il serait superflu de rapporter ici,
à plusieurs occasions il sauva ses maîtres.)
Cet éléphant qui te tendit la trompe,
à Vincennes, a été roi. (Mais un roi
trop sage, et trop retiré dans les livres,
dont le royaume s'en fut à vau-l'eau !)
Quant à l'âme de cette chatte noire
qui mourut dans tes bras et qui naguère
nous paraissait presque humaine,
elle vient de renaître aux antipodes :
elle a tout juste un an, et déjà
de longs cheveux de jais. Elle parle
en Chinois, avec un accent ravissant.
Yeux en amande et prunelles brun-doré :
n'importe qui la reconnaîtrait
!
Par La Source
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Lundi 26 octobre 2009
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A b h i j ñ a VIII
à la mémoire de François Périer
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Sur cette photo, vous me voyez tenant
un César d'honneur pour ma longue carrière.
Cent vingt cinq pièces à succès, quatre vingt quinze films,
dont certains sont souvent rediffusés à la télévision avec
la même faveur de la part des spectateurs. J'ai aussi
entre les mains, sur cette photo-ci, le Livre d'or
du Théâtre Racine que j'ai dirigé pendant vingt cinq ans.
Ici, c'est la troupe qui m'entourait lorsque, jeune premier,
j'avais joué l'adaptation du Capitaine Fracasse qui nous
avait valu un Molière et qui garda l'affiche jusqu'à la
six cent trente troisième représentation. Auprès de moi,
vous apercevez Angelina Valente, la fameuse actrice
brésilienne à la beauté brune et flamboyante : ses yeux ont
cet incomparable éclat qui trahissait son fort tempérament !
Nous avons vécu quelques mois de liaison tumultueuse :
nos amours avaient d'ailleurs largement défrayé la chronique
à l'époque... "Un tempérament de feu, oui ! Sûrement la plus belle
de toutes les beautés que j'ai eu l'occasion de serrer dans mes bras..."
murmura le vieux comédien, avachi dans un fauteuil
Louis XIII, en hochant de la tête, l'air soudain absent.
Au bout d'un long, très long moment de silence,
comme il ne semblait plus conscient de ma présence
j'ai quitté la pièce sur la pointe des pieds, et je suis allé
rédiger mon article quotidien. (On l'aura deviné, je suis
journaliste spécialisé dans la Chronique des Spectacles.)
Le lendemain, en me lisant dans le journal, je vis
qu'on avait rajouté à mon papier quelques lignes
en italiques : "Cette interview est la dernière qu'ait donnée
le célèbre comédien : enfin délivré de l'incurable maladie
dont il était atteint depuis plusieurs années, il est décédé
au cours de la nuit passée, vers trois heures du matin,
d'après son entourage. Avec cette disparition, c'est une
page mémorable qui se tourne dans l'histoire du cinéma,
mais c'est aussi la fin d'un certain théâtre parisien."
29/06/2002.
Par La Source
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Vendredi 23 octobre 2009
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Nocturne
Tandis que tu t'endors, que la nuit
amplifie démesurément la frêle forge
alternative de ton souffle et, par moments,
le bruit des feuilles qui se froissent, brouillon
après brouillon, je cherche le poème
qui me délivrera de l'insomnie. Dehors
clignotent les étoiles. Plantes, animaux
se reposent dans la fraîcheur de l'été.
La lune répand une sérénité d'argent.
Je pense à notre amour, à cette chose
inestimable que je sais si mal escorter
et dont je ne peux me passer. L'obsédante
conscience de vivre m'a volé le plus clair
de ma vie. J'arrive déjà dans les parages
de l'automne, avec ses brouillards qui
encrassent les perspectives, sans avoir
compris. J'en suis sûr aujourd'hui :
tout ce que ta présence m'avait fait aimer
me quittera dans le déchirement de cet
amour qu'on trouve et qu'on perd
sans comprendre.
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Par La Source
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